ZOOM SUR… ANTOINE PAGE

Le réalisateur Antoine Page est venu présenter le film « C’est assez bien d’être fou » (La Maison du Directeur, Ambiances asbl, Image +) au Rendez-vous du Carnet de Voyage. Ce film nous embarque au volant d’un vieux camion des années 1970 alors que Bilal Berreni (Zoo Project), street artiste, et Antoine Page se sont lancés dans un voyage de plusieurs mois jusqu’aux confins de la Sibérie. Au fil des pannes du camion et des rencontres avec les habitants s’improvise une aventure qui les mènera des montagnes des Carpates au cimetière de bateaux de la mer d’Aral, d’Odessa à Vladivostok. Un voyage artistique qui raconte à deux voix leur périple, alternant dessins et vidéo, entre road movie et conte documentaire, et sur lequel ils auront travaillé ensemble pendant quatre ans.

Que présentez-vous au Rendez-vous du Carnet de Voyage ?

Je viens présenter un projet artistique. Nous, on n’est pas des voyageurs qui partent avec des caméras et se filment pendant leur voyage. Le but c’était de faire un film, réfléchir à ce qu’on allait vivre, en dessin, pour Bilal et en vidéo, pour moi. On avait en tête la problématique de la restitution.

Comment avez-vous rencontré Bilal Berreni ?

On s’est rencontré par une amie qui a monté une boite de production et qui habitait à Belleville, dans l’arrondissement où Bilal peignait. Il faisait des énormes fresques sous le pseudonyme Zoo Project, c’était impressionnant, tout le monde se demandait ce qu’il faisait. Cette amie a réussi à rencontrer Bilal. C’était un jeune type de 17 ans à l’époque.  Et quand on s’est rencontré, on s’est immédiatement entendu !

Quelle a été votre méthode de travail ?

C’était « au feeling ». On voulait mettre en avant dans ce film des ressentis trouvés en voyage. Je proposais des vidéos, Bilal, des dessins et on confrontait nos idées. On sélectionnait l’idée la plus évocatrice.

Votre camion tombait tout le temps en panne et ce que ça a suscité des rencontres marquantes ?

Ces pannes étaient un peu prévues… On avait choisi un camion atypique, un vieux camion des années 1970, intéressant à filmer. C’était une épave. Il nous a permis de rencontrer des garagistes et gardiens. Ainsi, pendant une semaine à la frontière russo-kazakhe, on a habité chez Hamed. C’était un moment très chaleureux, épuisant, l’enfer même, mais génial. Il y a  eu de courtes périodes très intenses comme celle-ci. L’enjeu était de raconter cette histoire. Ce n’est pas comme les « films » de voyage où l’on voit des gens qui rigolent. On voulait traduire sous une forme cinématographique le moment qu’on était en train de vivre. C’était complexe !

Es-tu retourné voir des dessins de Bilal notamment après sa mort (à 23 ans, à Détroit par des jeunes qui voulaient le voler alors qu’il peignait dans un lieu désaffecté) ?

Dans la version « classique » du film, il y a un passage sur les cimetières de bateaux dans la mer d’Aral.  On nous a dit que la municipalité a décidé de conserver le bateau parce qu’il y avait les dessins de Bilal. Sinon je ne sais pas ce que sont devenus les conteneurs de Vladivostok.

Aviez-vous d’autres projets tous les deux ?

On gambergeait sur tous les projets. On avait envie de faire d’autres choses ensemble.

 

Durant ce voyage, tu avais quel matériel sur toi ?

J’ai quasiment tout filmé avec des réflexes numériques (6D), je fais beaucoup de plans fixes. J’avais aussi avec moi une caméra SF5 mais dont je me suis peu servi.

Quel regarde portes-tu sur le travail du photographe JR ?

Je trouve que « Visages Villages » d’Agnès Varda et JR est l’antithèse de notre travail avec Bilal.  Si on compare « Zoo Projet » et JR, c’est un autre monde. Bilal était intègre, indépendant, radical, intransigeant. Jamais il n’aurait monnayé son travail, il refusait d’être exposé dans des galeries. Bilal avait une ligne pure, il avait du talent, c’était un dessinateur. JR a eu une idée, il est racoleur et se sert des gens. C’est sûr que JR a vu « C’est assez bien d’être fou » car il y a des scènes qui se ressemblent avec « Visages Villages », mais pourquoi pas ! JR n’a jamais parlé de « Zoo Project », il travaille que pour lui en faisant semblant de défendre le contraire.

Tu es plus addict à Facebook, Twitter ou Instagram ?

J’ai Instagram et Facebook pour l’hommage qu’on a fait à Bilal. Je suis plus en phase avec des formats plus longs. Je défends le fait qu’il faut prendre le temps de rentrer dans un film, avec les stories Instagram par exemple, il faut être tout de suite percutant.

Si demain tu pouvais partir n’importe où, où irais-tu ?

Je déteste l’exotisme, je crois au voyage immobile. Tu peux partir à 600 mètres de chez toi. Ce que j’ai fait de plus dépaysant c’est d’aller habiter 1 an et demi dans le nord de la France. J’ai vraiment habité sur place. Je tire au sort une ville en France et j’y vais. Je suis tombé sur une ville de « merde », Aniche. Une ville totalement ruinée après la chute des mines, dans un marasme inouï. Quand tu vis vraiment dans les lieux, c’est dépaysant, tu comprends les choses. Quand tu es itinérant, c’est un exercice de style. Si je devais partir, je tirerais une ville au sort en Sibérie et j’irai y vivre 1 an. Tu comprends des choses en vivant sur place.

Quel est ton coup de cœur du Rendez-vous du Carnet de Voyage ?

François Wagner car j’aime bien ses dessins autonomes qui peuvent être apprécié en tant que tel. J’aime son style. Même en déformant ses dessins, il arrive à quelque chose de réaliste. Ça rejoint le travail de Bilal qui faisait des créations très abstraites mais parfois plus justes que ce que je pouvais filmer.